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Saima Ashraf, la femme voilée du "New York Times", répond à Manuel Valls


Mardi 13 Septembre 2016

Saima Ashraf, Franco-Britannique de 39 ans, fait partie des femmes musulmanes ayant témoigné dans un article du "New York Times" qui a fait grand bruit. Elle revient sur sa vision de la France, sa vie à Londres... Interview


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Saima Ashraf, 39 ans, est française et maire adjointe du borough (arrondissement) de Barking & Dagenham à Londres. Elle fait partie des femmes musulmanes qui ont témoigné dans l’article du "New York Times", "Regards changés et langues déliées", paru le 2 septembre dans la foulée du débat français sur le burkini. Trois jours plus tard, Manuel Valls réagissait dans une tribune au vitriol publiée sur le site du Huffington Post, intitulée "En France, les femmes sont libres". Des "commentaires très provocateurs", selon Saima Ashraf. Interview d'une Française expatriée "pas très optimiste" pour la France. 

Saima Ashraf, vous êtes aujourd'hui maire adjointe d'un "arrondissement" de Londres. Pouviez-vous imaginer, il y a vingt ans, que vous occuperiez un jour une telle fonction ? 

Pas du tout. J’ai grandi en France, j’y ai fait toute ma scolarité jusqu’à l’âge de 18 ans puis je suis partie vivre à l’étranger pendant six ans. Quand je suis revenue à la fin des années 1990, je me suis rendue compte qu’il était impossible pour moi de trouver un travail tout en portant le foulard. Par un concours de circonstances, j’ai déménagé en Angleterre. Ici, je n’étais évidemment pas la seule à porter le foulard. J’étais perçue comme tout le monde. Cela n’avait rien de choquant, cela ne posait de problème à personne. 

Comment êtes-vous arrivée en politique ? 

J’ai eu des problèmes personnels qui m’ont conduit à rencontrer la députée de ma circonscription, qui m’a prise sous son aile. Considérant que j’étais une personne très engagée et ouverte d’esprit, elle m’a demandé de me présenter aux élections municipales. J’ai accepté, notamment car l’extrême droite dirigeait à l’époque la municipalité. Je me suis engagée au parti travailliste et j’ai pris part aux activités du parti localement. J’ai été élue conseillère municipale en 2010. Toute ma famille est venue de France pour l’occasion et m’a aidé pendant la campagne. J’ai été réélue en 2014 et le maire m’a demandé d’être son adjoint au logement. Aujourd’hui je m’occupe des questions liées aux communautés et à l’engagement social. 

Vous avez récemment été citée dans un article du "New York Times" qui a fait couler beaucoup d’encre. Vous dites que vous n’auriez jamais pu réussir ce que vous avez réussi au Royaume-Uni si vous étiez restée en France. Qu’est-ce qui vous amène à penser cela ? 

Je poserais cette question à tous les Français : regardez autour de vous, allez au supermarché, à l’école, à la mairie, à l’université, est-ce que vous voyez une femme voilée qui travaille ? Est-ce que vous voyez des femmes voilées qui sont institutrice, médecin ou même caissière ? Ma fille fait des études pour être ambulancière et elle porte le foulard. Est-ce que cela dérange quelqu’un ? Non. Et elle va sauver des vies ! Ma nièce, qui vit en France, est institutrice, mais avant d’arriver au travail, elle doit enlever le foulard. Pourquoi le fait de porter un foulard devrait être un problème, une barrière pour réussir ? 

Avez-vous, vous-même, décidé de porter le foulard ? 

Oui c’était mon choix. De même pour mes filles : je ne leur ai jamais rien demandé. Mais sans doute m’ont-elles toujours vu le porter et surtout, elles évoluent dans un entourage qui leur permet de se sentir libre de le faire. 

Certains y voient le symbole d’une domination masculine. Que leur répondez-vous? 

Je réponds que si je porte le foulard, c’est parce que dans le Coran, il nous est demandé d’être modeste. Mais c’est assez rare qu’on me demande ici pourquoi je porte le voile... 

Mais pensez-vous que le port du voile est un choix pour toutes les musulmanes qui le portent ? 

Malheureusement non. Ça devrait être un choix pour toutes. On revient au problème d’interprétation de l’islam. Pourquoi forcerait-on quelqu’un à porter le voile ? Le rôle de mon père était de nous donner une éducation. Si on décide ou non de porter le voile, c’est notre problème. C’est entre soi et Dieu. C’est ça, la liberté d'avoir ce choix. 

En France, concrètement, la politique est un secteur inaccessible pour une jeune femme musulmane, qui plus est voilée ? 

Evidemment ! Si on ne peut même pas travailler dans un magasin alors qu’on est voilée, comment voulez-vous prétendre à des fonctions politiques ? J’entends Manuel Valls qui parle de Marianne au sein nu. Marianne représente les femmes libres, c’est une femme battante. Je m’identifie à elle en tant que femme. Quand je suis arrivée en Angleterre, je ne parlais pas un mot d’anglais. Pendant un an, je communiquais par signes. Onze ans plus tard, je dirige la ville. C’était une réelle opportunité pour moi de venir vivre ici. 

Manuel Valls a répondu de manière virulente à l'article du "New York Times". Que lui répondez-vous désormais ? 

Je lui demanderais de s’éduquer un peu plus sur la religion mais aussi de ne pas créer de division. Etre le Premier ministre d’un pays, c’est quelque chose de formidable. Je n’ai rien contre lui personnellement, mais malheureusement ses commentaires sont très provocateurs. 

Il dit dans sa tribune que les femmes sont libres en France. Vous ne vous sentez pas libre quand vous retournez en France ? 

Non. Je suis allée cet été en France avec mes trois filles. Elles ont refusé d’aller à la plage. Nous ne portons pourtant pas le burkini mais elles ont eu peur. Quand nous nous baignons, nous portons un legging et un t-shirt. 

Le burkini est-il une "provocation", comme le dit Manuel Valls ? 

Une provocation de quoi ? Si on met un burkini, on se couvre un petit peu trop, c’est ça ? Dans toutes les religions, les choses ont évolué, et Monsieur Valls devrait peut-être s’intéresser aux livres d’histoire : des chrétiennes portaient le voile autrefois. Il faut donner le temps aux gens, il faut les aider à évoluer et non les forcer. C’est cela le problème en France aujourd’hui. On n’a pas laissé les gens s’intégrer, on les a forcés à être assimilés. 

Que vous ont inspiré les images de cette femme entourée de quatre policiers sur la plage de Nice ? 


J’en ai pleuré. Cette pauvre femme était assise, elle regardait ses enfants, elle profitait du soleil, de la plage. Le matin en se levant elle n’a pas dû imaginer que tout cela pourrait lui arriver. Comment a-t-elle dû se sentir le soir en rentrant chez elle ? Ça va la marquer pour le reste de sa vie. 

Le Premier ministre dit en particulier que les femmes interrogées dans cet article, dont vous faites partie, ne représentent pas "l’immense majorité des femmes musulmanes qui ne se reconnaissent pas dans une vision ultra-rigoriste de l’Islam". Pensez-vous représenter une minorité qui a une vision "ultra-rigoriste de l’Islam" ? 

Pas du tout. J’ai mis l’article du "New York Times" sur ma page Facebook. En l’espace de deux heures, plus de 3.000 personnes l’ont vu. Beaucoup de femmes se sont reconnues dans cet article. J’invite Monsieur Valls à rencontrer des musulmans et avoir une discussion informelle avec eux. Je le dis aux politiques en France : sortez dans la rue et discutez avec les gens normaux, la vraie France. Les femmes françaises qui ont témoigné ne représentent pas une minorité, elles représentent la France. 

Peut-il y avoir des conflits aujourd’hui entre ce que prône l’islam et ce que défend l’Etat français, les valeurs de la République, dont notamment la laïcité ? 

Il y a un travail à faire des deux côtés. Et c’est le cas aussi au Royaume-Uni. Exemple : récemment, j’ai rencontré un élu de ma ville d’origine en France. Il est très investi sur les questions d’intégration et il a organisé un pique-nique dans un parc. A la fin, certains ne voulaient pas faire la vaisselle, car d’autres avaient bu du vin. Ce n’est pas normal. C’est un problème d’intégration sur lequel il faut travailler. Mais les politiques français sont en train de mettre des blocages partout, au lieu de trouver des solutions pour traiter le problème à la racine.

La question de la laïcité et de l’identité est déjà au cœur de la campagne pour l’élection présidentielle. Cela vous inquiète ? 

C’est inquiétant. J’entends Nicolas Sarkozy qui veut interdire le voile à l’université : le risque est non seulement qu’on empêche des Françaises d’être éduquées mais aussi qu’on repousse des étudiantes venues de l’étranger. D’ailleurs, en ce qui concerne les femmes aisées venues de pays du Golfe, on est d’accord pour qu’elles viennent dépenser leur argent dans les magasins parisiens. Ça veut donc dire que si vous avez de l’argent, ça va. Tout est cela est un peu hypocrite. 



Depuis deux ans, la France a été frappée par plusieurs attentats terroristes, revendiqués par Daech. Comprenez-vous ceux qui demandent aux musulmans de clairement se distancier de ceux qui commettent de tels actes ? 

C’est horrible de demander cela. Nous sommes aussi affectés qu’eux. Regardez l’attentat de Nice : hélas des musulmans sont morts également sur la Promenade des Anglais. 

Trois jeunes femmes ont été interpellées dans l’enquête sur la voiture contenant des bonbonnes de gaz a Paris. Bernard Cazeneuve a affirmé qu’elles préparaient vraisemblablement de nouvelles actions violentes. Que peut-on faire pour que des jeunes femmes ne sombrent pas dans une forme de radicalisation ? 

Des jeunes femmes qui peuvent en arriver à vouloir commettre de tels actes ne sont pas intégrées. Elles n’ont manifestement pas de sentiment d’appartenance. Dans bien des cas, il s’agit d’un lavage de cerveau, on dit à une jeune femme "tu n’es pas très académique" ou "ta famille ne fait pas attention à toi" et on lui dit "viens avec nous" et cela leur donne un sentiment d’appartenance. Comme si, enfin, quelqu’un s’occupait d’elle. Des personnes vulnérables ou déprimées peuvent également être embrigadées. Ça peut être un début d’explication, mais cela n’excuse absolument pas. C’est malheureux d’en arriver à cela. L’islam est une religion de paix, non de violence.  

Il n’y a pas de solution miracle hélas pour prévenir. Il y a un travail qui se fait à la maison bien sûr. J’ai trois adolescentes. Je travaille à plein temps. Je ne sais pas ce qu’elles font en permanence. Quand elles rentrent à la maison après l'école, elles peuvent se connecter sur internet, je ne sais pas ce qui se passe. Mais je sais que j’ai donné des valeurs à mes enfants et je leur ai appris le respect d’un pays. Par ailleurs, les valeurs britanniques sont enseignées ici au Royaume-Uni, à l’école mais aussi aux adultes.  

Jean-Pierre Chevènement, le nouveau président de la Fondation pour de l’islam de France, a recommandé aux musulmans la "discrétion" dans l’espace public. Ces recommandations sont-elles de nature à favoriser la paix sociale ? 

Franchement, c’est complètement ridicule et alarmant de la part de personnes qui font tourner le pays. C’est une provocation et c’est encore une claque que l’on nous donne pour nous dire : "vous n’êtes pas d’ici." 

Etes-vous optimiste sur l’avenir de la France ?  Pensez-vous que vous pourriez retourner y vivre un jour ? 

Pour l’instant, non. Mais j’aime la France. J’ai besoin d’y aller, c’est comme une recharge pour moi, et pas seulement car ma famille s’y trouve. Même ici je cherche les Français ! Je fais partie d’une communauté qui est française. Cela dit, aujourd'hui, en France, je ne me sentirais pas à l'aise. A Londres, je suis gâtée : ici, je ressens l’égalité, la vraie, et la liberté
DAKARACTU

Abdoul Aziz Diop