Opinion

EDITO: NE NOUS AMUSONS PAS AVEC LA GRÂCE PRÉSIDENTIELLE PAR IBE NIANG ARDO


Mardi 7 Avril 2015

Cette faveur doit être réservée aux repentis. Le peuple qui a élu le chef de l’État espère de lui qu'il en use avec responsabilité, au même titre que tous les autres moyens mis à sa disposition

On parle beaucoup de grâce présidentielle à travers les média du pays depuis le verdict du 23 mars. Une fois la décision du tribunal connu, la page du doute sur la culpabilité du prévenu tournée, les menaces extrémistes de répression et les tentatives stériles de discréditer la Creï ont cédé la place à une indigne supplication de grâce présidentielle, par les loyalistes des Wade.

Tous les arguments y passent. Le plus choquant que j'ai retenu, est celui de Cheikh Yérim Seck. Qui, décidément, semble ignorer combien il est malvenu de sa part, après l’épreuve pour le moins déshonorante qu’il a vécue, de s'ériger publiquement en modèle et critiquer une juridiction de notre République. Et tenez-vous bien, il n'a pas que la Creï en horreur, mais aussi, et surtout, l'éthique et la morale. Ses arguments contre la Creï nous le prouvent.

Que nous disent-ils ? Ils nous renseignent sur le fait que lui, Yérim Seck, ne voit pas d'un bon œil et n'accorde aucun mérite à un homme qui se suffirait de son salaire pour subvenir aux besoins de sa famille. Se donnant en exemple, il poursuit en ces termes : "Je sors du baptême de mon enfant les poches pleines de ndawtal".

Dans quel pays se croit-il ? Quels sont les hommes qui perçoivent du ndawtal dans ce pays ? Quels sont les hommes qui évoluent dans des mbotaaye ? Je n'en crois pas mes oreilles et je suis sûr que beaucoup d'hommes sont dans mon cas, qui ignorent tout de ces pratiques réservées aux driankés.

Mais le pire des sacrilèges portés par ses arguments est le fait d'apostropher les honnêtes gens qui vivent dans la dignité avec le fruit licite de leur travail et de les tourner en dérision, pour ensuite, fourbement, les pointer du doigt comme des anti-modèles. Venant de la part de quelqu'un qui vient de purger une peine de prison pour viol, complaisamment gracié par le président de la République, cela est purement grotesque.

Quand d'autre part wayaane et samba mbayaane sont magnifiés comme activités annexes, pouvant justifier l'enrichissement extraordinaire de quelqu'un, cela rend bien perplexe.

Il y a dans ce type de propos une totale confusion de références et valeurs, de milieux et de genres. Venant de Yérim Seck, on a l'impression d'être nargué par un homme sans-gêne et cela met en exergue l'impertinence d'une grâce présidentielle.

Cette faveur doit être réservée uniquement aux repentis. Cette grâce qui découle des pouvoirs régaliens des anciens rois est conférée au président de la République, en raison du symbole de l'unité de la nation que celui-ci représente. Le peuple qui l'a élu espère de lui qu'il en use avec responsabilité, au même titre que tous les autres moyens mis à sa disposition pour lui permettre de faire exécuter les lois de la République.

Comment comprendre dès lors l'appel inepte de certains intellectuels à la clémence présidentielle, qui serait en fait utilisée pour contrecarrer systématiquement l'application des jugements prononcés à l'encontre d'une classe de citoyens ? Tout ce qui attend le Président s'il agissait ainsi, c'est l'opprobre. Et le pire dans tout cela, est que l'on verrait ces demandeurs de grâce venir fanfaronner comme des victorieux et nous apostropher : "Nous vous l'avions dit, c'était une mascarade."

Quels arguments ?

Par ailleurs on ne peut que se désoler des principales critiques à l'encontre de la Creï. Accuser cette cour d'hérésie judiciaire, parce que n'existant nulle part ailleurs dans les pays développés, comme si cela était une condition absolue pour être exempte de leurs critiques, est fallacieux. Si elle existait en France, les mêmes auraient relevé que nous Sénégalais "geumou niou sou niou bopp".

Un intellectuel qui juste par principe serait contre cette juridiction, n'aurait pas attendu des décennies pour l'exprimer, à l'effet de sauver des prévenus sous le coup de la loi.

Les Etats souverains n'auraient-ils pas le plein droit de réfléchir et d’élaborer des lois inédites aptes à apporter des solutions efficaces aux problèmes auxquels ils sont confrontés ? Cette Creï, même si elle n'existe pas ailleurs, pourquoi ne pourrait-elle pas s'exporter justement à cause de sa pertinence ? L'essentiel est de lui donner les moyens de continuer efficacement sa mission afin de restaurer la gouvernance éthique, en rappelant à l'ordre les prédateurs politico-affairistes.

Ailleurs dans le monde, l'on condamne à mort ou à perpétuité les auteurs de crimes de cet ordre et ceux-ci y perdent tous leurs biens. Le paradoxe avec nous est qu'il siérait plus à nous d'être plus sévères, car ces pays évoqués non seulement sont plus développés et prospères que nous, mais font l'objet de nos sollicitations continuelles pour assurer notre survie.

Alors l'idée que des milliards de nos francs soient subtilisés de nos maigres ressources, pour être placés dans des comptes offshores de responsables au plus haut niveau de l'Etat, est tout simplement abjecte. S'associer sous quelque forme que ce soit à ce phénomène et à ceux qui le perpétuent est en plus de tout, affligeant. Toutes les arguties proférées pour supprimer la Creï, abroger les lois contre ces types de crimes et laisser notre pays à la merci de prédateurs opérant en toute impunité sont l'expression d'un bien révoltant cynisme.
Mon appel à moi, est celui du maintien du cap de la lutte contre l'impunité et la poursuite du travail de la Creï

SENEPLUS



Abdoul Aziz Diop