Politique

Thierno Bocoum, coordonnateur national des jeunes de Rewmi : «Wade est en train de constituer un héritage pour son fils»


Mercredi 31 Aout 2011

Le Quartier général de Rewmi, situé à Sacré-Cœur Pyrotechnie, est fortement sollicité par les militants. Dans son bureau où il reçoit, Thierno Bocoum, coordonnateur des jeunes de Rewmi ne cesse d’être interrompu. Toutefois, il s’arrangera pour revenir dans cet entretien sur la candidature de Me Wade qu’il juge anticonstitutionnelle, sur la stratégie de conquête du pouvoir par le Rewmi, sur les huées qu’avait essuyées Idrissa Seck lors du meeting du M23, le 23 juillet dernier.


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En lançant en début de semaine le slogan Je vote Idy, vous aviez dit que vous travaillez à l’après-Wade. Qu’est-ce qui explique cette confiance débordante ?
C’est parce que nous avons travaillé pour amener les jeunes à s’inscrire massivement sur les listes électorales ; et ce travail a été fait dans des zones à forte concentration humaine comme les loumas, les plages et dans la banlieue. La suite logique, après la clôture de la période d’inscription, c’était de montrer aux Sénégalais l’alternative crédible à Wade. Pour nous, l’alternative crédible, c’est Idrissa Seck. Nous considérons que la page Wade est tournée.

En quoi Idrissa Seck est-t-il l’alternative crédible ?
C’est celui qui, lorsqu’il était au pouvoir, n’a jamais accepté ce qui se faisait à l’intérieur ; ce qui lui a valu son exclusion.

Qu’est-ce qui se faisait à l’intérieur ?
C’est la loi Ezzan qui a été votée pour tout simplement amnistier des criminels ; c’est le défilé des journalistes à la Dic, c’est l’injustice, c’est le favoritisme au sommet de l’Etat, c’est l’omniprésence du fils (Karim Wade) au sommet de l’Etat. On a vu qu’après le départ de Idrissa Seck du pouvoir, Wade a déployé sa stratégie de mise sur orbite Karim Wade. Cela démontre que l’opposant naturel de Wade, c’est Idrissa Seck, dans sa manière de faire, de voir le pays.

Mais votre leader Idrissa Seck n’est pas exempt de reproche. Il est considéré comme un homme versatile. Est-ce que cela ne pourrait pas constituer un handicap pour son élection ?
Quand il y a eu le complot d’Etat contre Idrissa Seck, il s’en est suivi une vaste campagne de communication pour ternir son image, le mettre en prison, le brimer et brimer ses proches. Mais ils ont, en plus, essayé de souiller sa personne de sorte qu’il ne puisse pas constituer une alternative à Wade. Ce qu’il faut comprendre, c’est que Idrissa Seck a toujours été constant. Son premier contrat moral avec les Sénégalais, c’est lorsqu’il a déclaré sa candidature le 4 avril 2006. A cette occasion, il avait dit : «La première force sur laquelle je compte m’appuyer, c’est le Pds, ma famille naturelle.» Et depuis cette déclaration, on n’a jamais vu Idrissa Seck appuyer Wade et il s’est toujours réclamé de la famille libérale. Par contre, Wade incarne l’égocentrisme sévère, parce que quand on est à la tête d’un pays, si on concentre tout sur sa personne, sa famille et son clan, on ne pense qu’à son égo. Or le libéralisme, c’est créer les conditions d’éclosion des talents. 

C’est d’ailleurs dans cette logique, que Idrissa Seck a noué des contacts avec des responsables du Parti démocratique sénégalais (Pds), notamment Aminata Tall, Lamine Bâ. Qu’est-ce qu’on peut retenir de ces rencontres ?
Nous pensons au contenu et non au contenant. Le contenant, c’est le Pds qui est utilisé par Wade pour faire sa politique ; mais le contenu, c’est la famille libérale au sein et en dehors du Pds. Et c’est cette famille-là qui nous intéresse. Idrisssa Seck veut créer un environnement qui va rassembler tous les Sénégalais pour gagner. Et ses discussions avec Aminata Tall et Lamine Bâ entrent dans ce cadre.

Concrètement, qu’est-ce qui est ressorti de ces différentes rencontres ?
Ce qui s’est dit au cours de ces différentes rencontres va se dire au grand jour. Comme l’a dit Idrissa Seck, ces discussions se poursuivent. Pour l’instant, nous nous concentrons sur ce vaste rassemblement.

En 2007, Idrissa Seck est arrivé deuxième de la course à la présidence de la République. Est-ce que vous pensez qu’il fera mieux, en 2012 ?
En 2012, nous voulons faire de Idrissa Seck le quatrième Président du Sénégal. Bien entendu, c’est faire mieux parce qu’il y a un travail qui se fait déjà sur le terrain, porté par les femmes, les jeunes, les cadres, les personnes âgées, les enseignants, etc. Au niveau des jeunes, nous avons une stratégie consistant à rassembler des personnes non convaincues, pour en faire des convaincues. C’est un travail extrêmement important que nous avons entamé dans les plages et dans les loumas. Nous nous rendons compte que ce n’est pas aussi compliqué que cela. Sur le terrain, nous constatons que les Sénégalais n’ont pas l’habitude de voir des hommes politiques venir vers eux. La deuxième chose : nous constatons que les Sénégalais ne connaissent pas Idrissa Seck. Ce qu’ils connaissent de lui, c’est ce que les autres en disent. Il suffit d’engager la discussion pour les convaincre et leur montrer la vérité. En 2007, il y a eu plus de 50% des inscrits qui n’ont pas voté. C’est-à-dire qu’il y a des Sénégalais qui ne sont pas motivés. C’est pourquoi le slogan je vote Idy est accompagné par des arguments, des supports de communication. C’est qui fera la différence, en plus du travail de notre leader.

Vous aviez déclaré que vous n’attendrez pas le Conseil constitutionnel. Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
L’interprétation qu’on a de la décision du Conseil constitutionnel n’est pas exactement cela. Le Conseil constitutionnel n’interprète rien du tout ; il ne fait que constater l’invalidation de la candidature de Wade. Quand vous avez un enfant de 17 ans qui décide d’aller s’inscrire sur les listes électorales, vous n’allez pas attendre qu’il se rende sur les lieux pour lui dire qu’il ne peut pas s’inscrire. Vous le lui dites avant qu’il n’y aille. Personne ne peut reprocher à ce père de famille de n’avoir pas laissé son enfant s’inscrire, parce que les textes le lui interdisent. C’est de la même manière que les textes interdisent à Wade de ne pas faire un troisième mandat.

Les partisans de Wade parlent de rétroactivité ?
Il n’y a pas de conflit de lois dans le temps. Je ne vais pas rentrer dans les détails ; les constitutionnalistes ont dit d’une manière unanime que Abdoulaye Wade ne peut pas se présenter en 2012. Et, cela découle de la lecture de la Constitution qu’il a lui-même fait voter en 2001. Mieux, Abdoulaye Wade a lui-même déclaré qu’il ne peut pas faire un troisième mandat. Le Pr Babacar Guèye, qui est un des rédacteurs de la Constitution, a été très clair sur la question. L’article 27 et l’article 104 montrent que Wade ne peut pas faire plus de deux mandats. Toutes les autres dispositions lui sont applicables. Il n’y a pas de difficulté à ce niveau. C’est pourquoi nous n’allons pas attendre le Conseil constitutionnel parce qu’il y a un état d’esprit à gérer. Si Wade considère qu’il va être candidat, cela veut dire que tout le processus de décision jusqu’au Conseil constitutionnel risque d’être biaisé, qu’on n’aura pas un ministre de la Justice libre. On risque de ne pas prendre en compte les observations faites par les observateurs internationaux sur le processus électoral. L’enjeu, c’est que quels que soient les résultats, on risque d’aller vers le chaos. Et si le Conseil constitutionnel invalide sa candidature, il va faire un forcing. Par contre, si Wade considère qu’il ne peut pas aller aux élections, il faudra qu’il crée les conditions permettant aux uns et aux autres d’aller vers une élection libre et transparente. On a vu le cas Tandia au Niger. Il a voulu faire un forcing, mais l’Armée l’a freiné net ; c’est ce qu’on veut éviter au Sénégal.

Pensez-vous qu’on puisse en arriver là, au Sénégal ?
Quand on fait appelle à l’opinion nationale, on fait aussi appel à l’Armée. L’Armée sénégalaise est une Armée républicaine, mais le législateur lui a donné l’opportunité de jeter un coup d’œil sur la politique parce qu’elle a un droit de vote. Mais, il faut aussi interpeller l’opinion internationale. Dans tous les pays où il y a un chaos, la communauté internationale intervient à travers des actes humanitaires. Il faut une politique préventive pour ne pas que ce conflit ait lieu. Au Sénégal, les germes de ce conflit sont là. Il ne faut attendre d’aller devant le Conseil constitutionnel. Il faut travailler sur l’état d’esprit de Wade. Au-delà de ces aspects, il y a le problème de l’âge. Nous avons laissé nos grands-pères à la maison, et nous savons qu’à un certain âge, ils perdent la mémoire. Ça, c’est biologique.

Vous pensez que Wade est atteint de sénilité ?
Je ne sais pas s’il est sénile, franchement. Mais je sais que d’ici 7 ans, tout est possible. Il roule pour qui ? Il veut s’imposer pour qui ?

Je vous retourne la question…
Ce n’est pas pour lui. Par exemple, quand Wade achète un terrain à plus d’un milliard, en son nom, avec les fonds politiques, donc l’argent du contribuable, est-ce que vous pensez qu’il va y habiter ? Non ! Donc, Wade est en train de constituer un héritage pour son fils. La dévolution monarchique est un fait. Et c’est ce qui nous conduit à tous ces problèmes-là.
On ne voit pas le Rewmi aux réunions du M23. Pourquoi ?
Nous sommes au cœur de ce combat. Il faut faire la différence entre les structures et les combats qui sont menés. Le combat contre la dévolution monarchique n’est pas né avec le M23 ; tout comme le combat contre le troisième mandat de Wade. C’est en 2005 que Idrissa Seck avait dénoncé la dévolution monarchique du pouvoir. Ceux qui pensaient que c’était un conflit libéro-libéral n’avaient pas compris. Aujourd’hui, le M23 nous a rejoints dans ce combat.

Mais est-ce que votre absence ne s’explique pas par le fait qu’on ait hué votre leader lors du meeting du 23 juillet à la place de l’Obélisque ?
Vous avez bien fait de revenir sur cette question. Ceux qui étaient sur place ont constaté que ce sont des militants des partis de l’opposition, reconnus par leur port vestimentaire et leur foulard qui ont décidé de huer Idrissa Seck.

De quels partis s’agit-il ?
Ce n’est pas important, je ne veux pas revenir sur ça.
C’est important parce qu’il y avait plusieurs partis politiques.
Je ne veux pas personnaliser les choses ; je veux parler des questions de principe. Quand on menait ce combat-là, il y a des partis qui se réclament de l’opposition qui s’étaient ligués avec Karim et son père pour nous combattre, afin de rendre effective la dévolution monarchique du pouvoir. Si ces gens-là poussent des jeunes à nous huer, c’est le monde à l’envers. Il y a des gens qui ne comprennent pas l’enjeu du combat et qui pensent qu’il faut se positionner. Ce sont les Sénégalais qui vont choisir. Si Abdoulaye Wade arrive à ses fins, personne ne va se positionner.

Il y a une nouvelle donne dans ce combat, c’est l’implication de mouvements de jeunes comme Y’en a marre, qui mobilisent plus que certains partis politiques vieux
de trente ans. Est-ce un dépit vis-vis des politiciens ?

Je n’irais pas jusqu’à dire cela. Les rôles ne sont pas les mêmes. Y’en a marre a raison de dire que les Sénégalais en ont marre. C’est le cri de guerre le mieux partagé. Le rôle du politique, ce n’est pas de crier «il y a trop de coupures». Tout le monde sait que les coupures sont là. Les hommes politiques ont pour rôle de critiquer, mais aussi d’apporter des solutions. C’est pourquoi nous disons que l’après-Wade, c’est du sérieux. Il ne suffit pas de dire qu’il parte, parce qu’il a fait trop de mal, mais il faudrait qu’on nous assure que la personne qui va venir ne répète pas les mêmes erreurs.

dgbaya@lequotidien.sn  

La Rédaction