Le clash dans le hip-hop galsen : Battle de «bas étage»( L'Observateur)

Lundi 14 Novembre 2016

La grande attraction du Net depuis quelques jours, c’est le «sale» clash entre les labels Reptyle Music et Buzzlab. C’était presque inévitable d’assister à un éventuel contentieux musical entre Dip Doundou Guiss et Omzo Dollar du label Buzzlab. Depuis un an, l’étoile montante de Grand-Yoff a fini de bouleverser la hiérarchie et de se hisser au sommet du mouvement Hip-hop. Tout au long de sa récente carrière, outre ses talents de rappeur hors-norme, l’auteur de «Youssou Ndour» s’est aussi forgé une image de provocateur. Dip Doundou Guiss du label Reptyle Music, une semaine après la sortie de son album TLK, ne pouvait pas s’attendre à plus soft de la part de ses détracteurs. Le protégé de Canabasse, Omzo Dollar, notamment après avoir annoncé sa retraite musicale il y a quelques mois, avait lui aussi réussi un retour poignant avec des titres inédits. Avec une cote de popularité impressionnante, le rappeur de la Sicap fait partie des jeunes les plus talentueux de sa génération. Le buzz du moment c’est donc Dip versus Omzo. Prétexte pour votre canard de vous plonger dans ce style musical et de revisiter ceux des plus mémorables de l’histoire du Hip-hop Galsen…


 

 

Le Rap Galsen est en ébullition, les fans clubs sont en extase. Ils prennent d’assaut les réseaux sociaux pour vanter le talent de leurs idoles et jeter le discrédit sur leurs concurrents. C’est le clash total…

A l’image de Dip Doundeu Guiss et de Omzo Dollar, la nouvelle vague de rappeurs use et abuse de ce style musical qui suscite passions et violences au sein du mouvement Hip-hop. Les âmes puritaines s’en offusquent. Certains fans s’en délectent. Considéré comme l’art d’utiliser les mots pour abattre son adversaire, il gagne de plus en plus du terrain. Pour le jeune public, c’est excitant et assez stimulant. Seulement, gare aux excès. «On clashe pour dire : ‘’Je suis le meilleur’’. Ou bien pour dire à son adversaire : ‘’Tu es nul’’.» «C’est admis tant que cela reste dans le cadre musical», s’accordent à dire de nombreux spécialistes. Mais de plus en plus, sous nos cieux, la tendance est tout autre. Les problèmes crypto-personnelles prennent le dessus et la confrontation entre clans interposés devient presque inévitable. A la clé, des conséquences fâcheuses, comme la violence. Ou pas ! Parce que le clash, quoi qu’on puisse dire, est l’une des stratégies marketing les plus efficaces du «Game». Sur You Tube, les deux jeunes rappeurs affolent les compteurs avec des vingtaines de milliers de vues en seulement trois jours. Pour vendre leur album, single ou mixtapes, même les rappeurs américains n’hésitent pas à créer des clashes fictifs entre eux, juste pour attirer les curieux et mieux commercialiser leurs produits. Même si ce n’est pas le cas entre ces deux, l’album TLK de Dip Doudeu Guiss, à l’origine de tout ce tollé, s’écoule comme des petits pains. Suite à tout ce bruit occasionné par le clash.

 

 

 

DIP VERSUS OMZO

L’origine du clash ? Ça date d’il y a quelques mois. Pour le compte de son concert au Théâtre national Daniel Sorano le 13 juin dernier, à l’occasion de l’anniversaire de sa mixtape «Beuss Niki Tay», Dip avait invité Canabasse sur le titre «Tarr Mbédj». Le rappeur fondateur de Buzzlab avait alors lancé quelques piques à l’endroit de son hôte sur le même titre. Une collaboration que les réseaux sociaux ont jugée défavorable à Dip, qui vient de prendre un gros coup. Cette supposée défaite, le rappeur de Grand-Yoff l’a en travers de la gorge. Dans son dernier album, il décide de se faire justice en s’attaquant aux rappeurs phares du label sis aux Maristes. Sur le titre «Kantambiuw» (Postérieur), en featuring avec Iss 814, Dip lance les hostilités. «Taate rek ngameu eupp, tarr mbedj rek nga keuppou» (tu es seulement plus fessu que moi, je te gifle t’es K.O), a tancé Dip s’adressant à Omzo Dollar. Sur Instagram, il revient à la charge avec la publication d’une photo ou il est mentionné : «Dip organise l’élection miss Labado : omzotatleu, tatnabasse et zoutatna» (faisant allusion à tate = postérieur). La réponse de Omzo Dollar ne s’est pas faite attendre. Elle a été amère, à la limite vulgaire. La nuit du 8 au 9 novembre dernier, le rappeur de Buzzlab a balancé sur sa chaine You Tube un morceau titré «TLK partie 1». Dans ce titre, Omzo a déversé toute sa bile sur Dip, mais aussi sur le groupe de rap de Mbour, Akhlou Brick Paradise. Le lendemain, le web est en ébullition. Ça chauffe de partout. Facebook est inondé de la photo d’un singe vêtu des habits Dip qu’a modifié Omzo Dollar, comme sur la pochette du nouvel album de son rival. Deux camps se sont formés chez les mélomanes et amateurs du rap Galsen : Pro Reptyle Music et Pro Buzzlab.

 

CANABASSE VERSUS NIT DOF

Tout est parti de la dernière Présidentielle (2012). Le peuple attend impatiemment d’élire son Président et, pendant ce temps, les mouvements citoyens, à l’image de «Y’en a marre», essentiellement composé de Hip-hoppeurs, s’activent contre un 3e mandat du chef d’Etat d’alors, Abdoulaye Wade. A coup de déclarations, de marches, de manifestations parfois farouches, ils réussissent à faire passer leurs messages aux populations. Mais, contrairement à ses congénères, Canabasse, lui, a sorti un tube dans lequel il fait savoir qu’il ne servait à rien de manifester ou de descendre dans les rues. Pour le rappeur, il valait mieux attendre le jour du scrutin et faire son choix dans la sérénité. Un discours que Nit Doff avait jugé, en son temps, «hypocrite». La réplique de Cabanasse ne s’était pas faite attendre. Dans une chanson intitulée «Nafekk» (Hypocrite), il s’en était pris à «Killa» qu’il n’avait pas hésité à taxer de faux type qui change au gré de ses humeurs. Le ton était donné. Le clash entre les deux était devenu inévitable. De petites querelles intestines, ils sont vite passés à la vitesse supérieure. Ils ont franchi le Rubicon un fameux samedi, dans l’enceinte de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, lors d’un concert organisé par la Commission sociale des étudiants. L’occasion était trop belle pour ne pas être mise à contribution. Nit Doff et Cabanasse en ont profité pour étaler au grand jour ce qui les divise au détriment de l’objectif de la manifestation : souhaiter la bienvenue aux nouveaux bacheliers. La fête est gâchée, un étudiant s’est retrouvé avec quatre fractures au niveau du bassin, uniquement par leur faute. La rancune a eu raison de leurs nerfs. Malheureusement, il a fallu une victime pour qu’ils comprennent leur erreur et se ressaisissent. Finalement, ils ont enterré la hache de guerre, sur la scène du «show of the year», au stadium Marius Ndiaye.

 

FATA VERSUS BIBSON

Ce sont deux mastodontes du mouvement Hip-hop au Sénégal. Leur antagonisme a marqué les esprits dans les années 2000. Voulant marquer son empreinte, Fata s’est attaqué à ceux qui incarnaient le mouvement à l’époque. Il disait que leur style était dépassé. Ils n’ont pas de public et qu’ils ne sont jamais parvenus à gagner leur vie avec leur musique. «Depuis quand vous êtes dans le rap et vous ne pouvez même pas avoir votre propre maison. Le public a changé. Il y a de nouvelles exigences. La plupart d’entre vous ont déjà quitté et moi, je suis toujours là. L’alternance dans le rap, c’est Fata qui l’a apporté. ‘’Ana gni done woté kara dindi Fata molén fi dindi’’». Cela avait braqué plusieurs sympathisants de l’un des groupes pionniers du Hip-hop Galsen. Les partisans du Hardcord en ont voulu à Fata qui voulait imposer un autre style. Les réponses n’ont pas tardé. Pendant longtemps Fata a été seul contre tous. Comme toute révolution, elle n’a pas été douce. «El Presidente» avait, à l’époque, reçu plusieurs coups. Bibson, ancien membre de Rapadio, l’a d’ailleurs combattu durant toute sa carrière. Il pouvait parfois être très violent, mais cela n’a jamais pris les tournures actuelles. Dans son tube, Bibson répliquait : «Tu as déclenché une bataille, mais tu auras la guerre.» Les hostilités sont lancées. Bibson demandait à Fata, dans des rimes très pointues, de cesser de s’appuyer sur les «Mbalaxmen» pour se promouvoir. Il lui demandait aussi d’être franc et de cesser de tromper le public. Daddy Bibson estimait que Fata ne faisait pas du Hip-hop. Il lui disait : «Tu n’oses pas m’affronter sur scène. Même quand tu me vois à la télé, tu as la trouille…» Allant plus loin, le rappeur au style très hardcore conseillait même à Fata de faire un featuring avec Fatou Laobé. Mais à la fin, les deux rappeurs ont fini par se retrouver. Invités de l’émission «Yangui ci biir», animée par Fatim O, ils ont fait un «free style» très plaisant. C’est Fata qui prend, le premier, la parole et rappelle qu’ils ne sont pas des ennemis. On vient de se retrouver, mais je vais lui ouvrir son gros ventre. La suite fut un échange de bons procédés.

 

LES SPECIALISTES DANS LA PLACE…

Les animateurs de Hip-hop font leur clash

 

Incontournables dans le paysage médiatique sénégalais et dans la culture urbaine, les animateurs de Rap sont donc les mieux placés pour décortiquer ses joutes verbales entre rappeurs. Dj Nicolas de Sud Fm et Paco de Zik Fm entrent en scène et prennent le micro pour nous en parler…

 

DJ PACO, ZIK FM : «Ces dérapages verbaux peuvent conduire à la violence»

«Le clash a toujours existé dans le Hip-hop. Cela fait partie de ses charmes. Tout ce que je déplore, c’est que, parfois, il y a des rappeurs qui dépassent les bornes. En tant qu’animateur, je préfère ne pas faire passer certaines choses à la radio. Par respect aux auditeurs, je censure le plus souvent. On peut faire du clash sans pour autant heurter les consciences. Mais certains le font avec une indiscipline notoire et c’est le moment de le dire. Ces dérapages verbaux peuvent évidemment conduire à la violence entre fans de clans interposés. Pour contourner la censure dans les médias, ils usent des réseaux sociaux et réussissent souvent leur coup. Dans l’histoire du Hip-hop Galsen, il y a des clashs mémorables qui se sont faits dans les règles de l’art, même si on a eu à noter quelques débordements. Je peux prendre l’exemple de Fata et de Bibson (voir plus haut). En jetant des peaux de bananes à ses compères, Fata a réussi à se construire une notoriété et à imposer son style. Il a, à sa manière de révolutionner la culture urbaine au Sénégal. Mais dans toute chose, il faut savoir démêler le vrai du faux, distinguer les rappeurs qui sont là pour faire carrière de ceux qui viennent, uniquement pour un été. Ils viennent font un petit buzz et disparaissent de la circulation. Certains clashs n’ont vraiment pas de sens. Cela ne sert à rien de venir insulter les gens et de partir. Ce n’est même pas du clash, c’est du sabotage. Pour le cas de Dip et Omzo, il faut dire qu’ils ont tous les deux du talent à revendre. C’est d’ailleurs la raison qui explique que leur clash ait autant défrayé la chronique.»

 

 

DJ NICOLAS, SUD FM : «Les insultes et le langage ordurier n’ont rien à avoir avec le clash»

 

«Le clash est admis dans le Hip-hop. On en a vécu entre Fata et Bibson, Fou Malade et Gaston. Aujourd’hui, ce sont deux jeunes rappeurs qui émergent à peine. Il faut savoir qu’il y a des gens qui l’utilisent pour faire le buzz et d’autres qui le font par conviction. C’est-à-dire que l’un considère que l’autre n’est pas aussi compétent que lui et le lui prouve par la musique. Toutefois, sans verser dans les insultes qui peuvent, bien entendu, générer de la violence. Parce qu’il y a un public jeune qui les suit aveuglément. Pour montrer qu’on est meilleur, on n’a pas besoin d’insulter. Il faut éviter les insultes et le langage ordurier qui n’ont rien à voir dans le clash. Si le travail est bien fait, le grand public qui est connaisseur va apprécier. Mais je parle du grand public, pas de ces jeunes immatures qui les suivent. Si on suit le buzz et/ou les mauvais conseils, on peut tomber très bas et on va le faire au moment où l’on s’y attend le moins. Il y a deux manières de prouver qu’on est meilleur. Par l’égotrip, on montre qu’on est meilleur. L’autre manière, on voit quelqu’un, on pense qu’il n’est pas bon, on l’exprime. On le clashe. On lui montre qu’il n’est pas bon. «Regardes comme tu rappes, écoutez mes lyrics…» Mais tout ça, c’est dans la musique. Dans sa façon de rapper. Dans sa façon de doser sa musique. Dans sa manière de drainer le public, c’est tout un ensemble. Sinon, ce ne serait pas du clash. Cela devient, dégueulasse. Mais est-ce qu’ils le font pour le buzz ou par conviction ? Je ne saurais le dire. On est libre de ses choix, mais il faut que les rappeurs prennent conscience de leurs responsabilités. Ils n’ont pas le droit d’inciter les jeunes à la révolte. Ils seront entièrement responsables des répercussion

Abdoul Aziz Diop