EXCLUSIF SENEPLUS: TÉMOIGNAGE D’UN SÉNÉGALAIS RESCAPÉ DE LA MÉDITERRANÉE

Lundi 27 Avril 2015

Ousmane Gano raconte son aventure sur le chemin de l'exil, de la gare des Baux Maraîchers à la Sicile en passant par le Niger, le désert du Sahara et la Libye – Il était avec les 800 migrants morts dans le naufrage de leur embarcation

L’horreur est bien loin. Ousmane Gano (photo) fait partie des 28 rescapés du naufrage du bateau de migrants qui a fait plus de 800 morts au large de la Libye, le weekend dernier. Il tente aujourd’hui de recouvrer ses esprits et ses forces dans le Sud de l’Italie à Catane (Sicile), dans le plus grand centre pour réfugiés d’Europe (4000 personnes de 35 nationalités).

Contacté par www.SenePlus.Com, le miraculé a accepté de raconter son aventure. De son départ de Dakar, à la gare des Baux Maraîchers, à sa mésaventure dans la Méditerranée, en passant par sa traversée du désert du Sahara et ses galères en Libye. Voici l’histoire d’un jeune tapissier, qui logeait à Grand-Yoff et entretient dans un coin de son esprit ses rêves fleuris de vie meilleure.

"J’ai 31 ans, suis originaire de Vélingara et célibataire. Tapissier de profession, j’habitais à Grand-Yoff. Je fais partie des rescapés du naufrage du navire de migrants ayant causé la mort de plus de 800 personnes au large de la Libye. Notre embarcation contenait plus de 900 personnes de différentes nationalités, malienne, éthiopienne, nigérienne…

"L’accident est survenu dans les eaux internationales, dans la nuit du samedi 18 avril au dimanche 19, quelques heures après notre départ de la Libye. Le bateau était surchargé. Il contenait plus de 900 personnes alors qu’il avait une capacité d’à peine 800 passagers. Nous avions remarqué qu’il était incliné sur un côté. Il a fallu que le commandant du navire, un Tunisien, ordonne la réinstallation des passagers de sorte que le navire retrouve plus de stabilité.

"Tout le monde était inquiet, mais on n’avait plus le choix. On était en haute mer. La catastrophe est survenue lorsque le bateau, pour une raison que tout le monde ignore, a percuté un navire chinois qui mouillait au large. Notre embarcation a chaviré et les uns commençaient à s’accrocher aux autres pour sauver leur peau. On entendait des cris partout. C’était la panique générale. J’ai nagé au moins une trentaine de minutes, en m’appuyant aux corps des morts pour me reposer de temps en temps, avant de rejoindre le navire chinois, qui s’était déplacé plus d’une centaine de mètres par rapport au lieu de l’accident. L’équipage de ce navire a envoyé des cordes aux rescapés et donné l’alerte pour les secours.

"28 personnes ont pu être sauvées tandis que 24 corps ont été retrouvés. Sur la quarantaine de Sénégalais qui était du voyage, nous ne sommes que deux miraculés pour un corps retrouvé. Nous avons passé la nuit sur le navire chinois avant d'être recueillis par la croix rouge italienne, qui nous a conduits dans ce centre (dans le Sud de l'Italie, en Sicile).

"J’ai longtemps muri ce projet de voyage. J’ai eu des échos du circuit animé par des passeurs sénégalais, marocains, maliens, entre autres. J’en ai discuté avec mon frère et j’ai été encouragé par un de mes cousins, qui a emprunté les mêmes voies pour immigrer. Passé par l’Italie, il vit en France depuis près d’un an. J’ai économisé 800 mille francs Cfa pour le voyage.

"J’ai quitté le Sénégal le 1er novembre 2014. J’ai pris le bus à la gare des Baux Maraîchers. J’ai payé 75 000 francs Cfa pour me rendre au Niger. Après quinze jours de route, nous arrivons à Niamey. De là, je paie 19 000 francs Cfa pour rejoindre Agadès. Pour traverser le désert, j’ai déboursé 110 000 francs Cfa. Arrivé en Libye, nous prenons contact avec les passeurs. Le prix de la traversée de la Méditerranée varie entre 300 000 francs à 700 000 francs Cfa. J’ai payé 300 000, mais on sera roulé dans la farine par le passeur. Je dus prolonger mon séjour en Libye pour travailler comme ouvrier dans différents chantiers pour gagner de l’argent. Six mois plus tard, je débourse 350 000 francs Cfa. On quittera la Libye le 18 avril.

"Aujourd’hui, nous sommes bien pris en charge par le centre. Nous n’avons aucune idée de notre avenir, mais je compte rester ici. Pour rien au monde, après tous les sacrifices consentis, je ne retournerai au Sénégal."

SENEPLUS


Abdoul Aziz Diop